La formation des moniteurs au CEETS

Chaque semaine, je reçois plusieurs dizaines de demandes de la part de gens qui m’annoncent qu’ils ont décidé de devenir moniteurs au CEETS. Presque tous, après s’être heurtés à ma légendaire réceptivité sur le sujet, s’en retournent vexés, frustrés, et aigris. La vérité est que devenir moniteur au CEETS n’est pas accessible à tout le monde. Autant nos programmes de formation, le contenu de nos stages, peuvent être suivis avec succès par n’importe quelle personne en bonne santé mentale et physique, autant pour ce qui concerne nos moniteurs, c’est strictement l’inverse. Je pense qu’environ une personne sur 100 000 a les qualités requises pour entamer le cursus (le chiffre est une pure estimation, oui, mais ça donne un ordre d’idée qui me semble très proche du réel).

 

La survie est un domaine infiniment complexe. Techniquement, déjà, c’est extrêmement vaste. La survie, c’est la convergence de centaines de disciplines diverses et variées, allant de la psychologie à la médecine de montagne, en passant par la météorologie, la dynamique des fluides, la métallurgie, la couture, la taille de silex ou l’informatique. Humainement, la pression qui est mise sur un moniteur, lors d’un stage de survie, est souvent phénoménale. Les gens viennent avec des attentes énormes. Et les risques, aussi, peuvent vite devenir gigantesques si on laisse une situation se dégrader. La responsabilité engagée est colossale, et, concrètement, nous avons une obligation de RESULTATS lorsqu’il s’agit de la santé de nos stagiaires.  Le moniteur CEETS, coincé entre l’envie de certains de « passer un bon moment » (autrement dit pouvoir dire qu’ils ont pris des risques comme de vrais aventuriers, mais sans prendre de vrais risques comme de vrais aventuriers), le besoin réel des autres d’acquérir un savoir pratique, les effets de groupe, le détail des programmes, le terrain, la météo, la logistique, le juridique… est littéralement tiraillé dans plein de directions à la fois, et doit gérer tout ça de manière simultanée, sans droit à l’erreur. Ainsi, les qualités que l’on exige d’un bon moniteur de survie sont vastes, difficiles à acquérir, et demandent en outre des compétences qui sont souvent assez antinomiques.

Un bon moniteur de survie, en clair, c’est quelqu’un qui:

  • Est très physique, mais aussi très intellectuel ;
  • Est très sensible, avenant et humain, mais aussi capable de s’imposer et de trancher de manière bête et méchante pour la sécurité de son groupe quand il le faut ;
  • Est capable d’écouter, mais a une grande gueule et un charisme suffisant pour s’imposer face à n’importe quel groupe ;
  • Est sûr de lui, mais capable de se remettre en question constamment pour progresser ;
  • Est bienveillant, mais intraitable ;
  • Est un spécialiste de la pédagogie, et un touche-à-tout doué pour tout le reste…
  • Etc.

Bref, ce sont là des qualités que l’on retrouve généralement chez une infime minorité de gens. Le profil « très physique, capable de s’imposer, charismatique, sûr de lui et intraitable », on en trouve beaucoup. Et on n’en veut pas comme moniteur… Leur place est plutôt derrière un fusil, avec des méchants en face. Le profil « intellectuel, sensible, humain, capable d’écoute, capable de remise en question et bienveillant », de son côté, est encore plus courant de nos jours. Mais sa place est dans un labo de recherche, pas face à un groupe de carnivores qui veut apprendre.

Si je devais faire des statistiques, dans la population générale, je dirais que les gens qui ont, intrinsèquement, 80% des qualités recherchées doivent représenter environ 1% de la population, au GRAND maximum. Parmi ce 1%, environ 1% a un intérêt pour la survie, et l’outdoor. Et parmi ce 0,01%, encore peut-être 1% a envie d’en faire son métier, à plein temps ou à temps partiel. Bref, oui, un moniteur CEETS, c’est une perle rare.  Pour le moment je n’en ai trouvé qu’une petite dizaine (sur des milliers de gens que je connais) qui ont accepté d’entamer le cursus… Certains ont été appelés sous les drapeaux, ou vers d’autres projets personnels entre temps… Et au final, pour le moment, seuls cinq ont terminé le cursus.

 Mais parlons-en, de ce cursus… De quoi s’agit-il au juste ?

Devenir moniteur CEETS, déjà,  cela suppose d’avoir un réel intérêt pour la chose, puis :

  • D’avoir fait tous les stages du CEETS au moins une fois, mais surtout le stage « Fondamentaux », le niveau 1 et le niveau 3 ;
  • De venir observer pendant une période plus ou moins longue le fonctionnement des stages en coulisses, avec moi. Pendant cette période, l’aspirant moniteur n’est pas rémunéré, ni même défrayé pour son déplacement. Il est là, mais il ne sert à rien. Il prend de la place dans ma voiture, de la place dans mon esprit, et je ne peux pas accueillir un seul stagiaire en plus grâce à lui… Il est là un peu comme un voyeur, pour essayer de voir si le job pourrait l’intéresser, et cherche à intégrer les modules, les méthodes, etc.  Et je l’aide, bien sûr.
  • De venir m’aider à encadrer les groupes pendant une période qui varie selon les personnes : à ce stade, on parle d’un « aide moniteur ». Là, le moniteur en formation donne un coup de main pour l’encadrement : il prodigue des conseils, donne ses petits trucs, corrige de temps en temps les gens sur des techniques précises qu’il maîtrise bien. Et de temps en temps il donne un module, sous ma supervision directe. Je corrige le tir au besoin. Et là, le moniteur fait ses premières armes : il parle à un groupe, il doit expliquer clairement, faire les démonstrations percutantes, répondre aux questions (y compris les miennes, qui sont parfois déstabilisantes)… Ensuite, le soir, souvent 45 minutes ou une heure sont prises en petit comité pour débriefer le ou les moniteurs en formation. Trucs, astuces, correctifs, remarques, questions réponses… Le moniteur engrange, discute, cherche à comprendre, et moi je l’aide du mieux que je peux…
  • Une fois que j’ai constaté que le moniteur donne tous les modules correctement, que son comportement est juste, que sa gestion de groupe est saine, que tout est fluide, et que je le sens solide, je commence à le pousser hors du nid. Il est encouragé à organiser son stage de validation. Il s’agit d’un stage qu’il organise de A à Z, auquel j’assiste comme simple stagiaire, avec mon petit calepin maléfique… Je note, je pose des questions, je cherche la faute… Et si tout roule, je valide…  Et le moniteur est diplômé. Il devient officiellement moniteur du CEETS.

 

Et là, le boulot ne se termine pas ! Au contraire. Les moniteurs sont recyclés, remis à jour en permanence. Chaque année, nous nous réunissons pour remettre tout le monde à niveau, remettre les choses à plat, partager nos dernières trouvailles… Le diplôme de moniteur est valable trois ans. Sans recyclage, au bout de trois ans, je considère que le moniteur est périmé…  parce que les connaissances évoluent trop vite pour qu’on puisse s’asseoir sur ses lauriers (et c’est valable, en priorité, pour moi).

Et vous savez quoi ?  Je suis un putain de privilégié de pouvoir bosser avec des gens comme ça.

Quand je vois ces moniteurs en gestation, ces personnalités en or, en stage, en formation, etc, j’ai toujours cette même impression d’être réellement privilégié. Je me dis toujours que j’ai une chance incroyable qu’ils acceptent de me suivre dans mes délires, et de bosser avec moi. Et j’ai, j’avoue, une pression monumentale pour leur donner assez de grain à moudre, pour être cohérent, fiable, et à la hauteur, globalement, de la qualité de ce qu’ils font de leur côté. Et quand je me loupe, ils ne se privent pas pour me le faire remarquer. C’est de bonne guerre. C’est voulu comme ça. C’est leur responsabilité aussi de critiquer ce que je fais, de me faire progresser aussi en tant que « boss ». On ne se fait pas de cadeaux… mais on reste bienveillants les uns avec les autres.  On bosse. Et on avance.

Cette dynamique est extrêmement saine, et franchement on se marre bien, parce que tout le monde fait avancer tout le monde… C’est un investissement énorme, pour tous. C’est une vocation, même, je dirais… Mais au final tout ça a un sens, une utilité réelle.

On l’oublie parfois un peu, avec ces effets de mode et ce délire de la survie « loisir » (et pourquoi pas des premiers secours « loisirs », aussi, un jour ? Tant qu’à tout pervertir au nom du profit…), mais nous donnons des stages qui ont pour but d’empêcher les gens de mourir. Si nous leur racontons n’importe quoi, nous les mettons en danger. Si nous choisissons mal les sujets abordés, les gens repartent avec un faux sentiment de sécurité, et sont encore plus en danger que s’ils n’étaient pas venus chez nous. Et si nous faisons bien notre boulot — et c’est le cas !!! — que nous transmettons correctement et efficacement les bonnes connaissances, les gens meurent moins souvent.

Ça n’est pas un jeu. Ça n’est pas un loisir. Ça n’est pas un hobby qu’on ferait comme ça par-dessus la jambe.

Nous ne faisons pas ça pour « passer un bon moment avec nos stagiaires ». C’est sérieux. Et c’est avec ce sens aigu des responsabilités que je forme les moniteurs du CEETS… Ils n’ont pas le droit à l’erreur. Et moi encore moins.

A la question, qui revient souvent, lors des inscriptions : « Est-ce que les moniteurs sont aussi bons que David Manise », je souris, et j’avoue éprouver une certaine fierté à pouvoir répondre qu’ils sont meilleurs. Et je le pense vraiment. Sur les N1, ils font réellement un boulot extraordinaire, avec un enthousiasme, un dynamisme et un professionnalisme qui me font réellement chaud au cœur.

Un moniteur CEETS, c’est autre chose que juste un formateur ordinaire. Un moniteur CEETS, c’est une personne avec des qualités rares, longuement formée, testée plusieurs fois, s’investissant réellement sur généralement plusieurs années, passionnée et compétente, qui s’inscrit dans un processus d’auto-critique et de formation continue. Il est dépositaire d’une pédagogie éprouvée par 10 ans sur le terrain avec des groupes divers et variés. Il profite et contribue à développer une technicité issue de 30 ans d’expérimentations, de milliers d’ouvrages de référence, de tests, de blessures, de conneries déjà faites et à éviter désormais… C’est un cerveau, un physique, une attention, un bagou, une capacité à se remettre en question, une capacité à s’imposer, à cadrer, à transmettre… Le tout dans la bonne humeur, avec un humour et une auto-dérision qui évitent de se prendre trop au sérieux… et avec un grand professionnalisme, une rigueur intraitable, et des résultats qui parlent d’eux-mêmes… ;)

Un jour, superman et un moniteur CEETS ont fait un bras de fer.  Le perdant devait porter son slip par-dessus son pantalon pour le reste de sa vie ;)

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4 réflexions au sujet de « La formation des moniteurs au CEETS »

  1. enfin quelqu’un qui fait du bon boulot. la recherche de la qualité et de l’efficacité, j’aime. bravo. continue.

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