La formation moniteur au CEETS vue de l’intérieur – par Luc Richard

Une forêt de pins dans la Drôme. Une dizaine de stagiaires, hommes et femmes, debout en cercle autour de David qui nous parle, la main sur son couteau rangé dans son étui. C’est mon premier stage avec le CEETS.
David explique qu’il y a deux règles de sécurité quand on utilise un couteau : « Premièrement, jamais de viande amie dans le chemin du couteau. Deuxièmement, quand on a terminé de se servir d’un couteau, on le range dans son étui. » Cela implique, d’une part, que l’on ne doit jamais circuler un couteau en main ; d’autre part que l’on ne pose jamais son couteau à terre. Dit comme cela, ça n’a l’air de rien. David explique « C’est comme quand on dit à un gamin : “Ne pose pas ton verre au bord de la table !“, ou bien “Fais attention à ton verre, il va tomber !“ Ça ne marche pas bien. D’abord parce qu’en lui disant de ne pas poser le verre au bord de la table, on fait apparaître l’image mentale du bord de la table, et du coup c’est ce sur quoi il va se focaliser et il où va naturellement poser son verre. Et si on lui dit de faire attention, à chaque fois qu’il posera son verre il devra se concentrer sinon le verre tombera du bord de table.
Si on lui dit de mettre son verre à la bonne place, au milieu de la table, d’abord la formulation est positive, et ensuite on lui permet d’intégrer l’information pour que cela devienne une habitude. C’est structurant : il a l’esprit libéré de son verre, qui est automatiquement en sécurité… »

Quand j’ai entendu ce développement, j’ai compris que l’expérience, parfois, ne suffisait pas pour apprendre quelque chose. Quelques mois plus tôt, j’avais fait un voyage de soixante jours avec un ami en Terre de Feu. Vous savez, cette région sauvage quasi-inhabitée à la pointe extrême de l’Amérique Latine, juste au dessus du Cap Horn. Des forêts primaires qui n’ont pas vu d’homme depuis des décennies. Et nous étions seuls, à nous nourrir en pêchant des truites. Nos couteaux étaient donc clairement nos biens les plus précieux. Malgré tout, nous en avons perdu un, et failli perdre le deuxième, parce que nous avions l’habitude de poser nos couteaux au sol après avoir vidé les poissons. Au retour, la seule leçon que j’en avais tiré était : « Il faut faire plus attention aux couteaux. » Et là, lors de ce premier stage, je découvrais que cette solution n’était pas du tout efficace. Il fallait ranger le couteau après l’avoir utilisé.
C’est cela que l’on apprend lors des stages du CEETS : des principes simples, efficaces, structurants, qui permettent à chacun d’élaborer ses propres propres technique et stratégies pour survivre – et surtout vivre ! – dans la nature. En découvrant cela, j’ai tout de suite eu envie de devenir moi aussi moniteur.

J’ai découvert l’existence du CEETS en lisant un article de David Manise dans Carnets d’Aventures. Comme cette année là j’avais traversé l’Islande d’est en ouest en autonomie, et passé deux mois en Terre de Feu, j’ai pensé que je n’avais pas grand chose à apprendre sur la vie dans la nature. Je me suis inscrit par curiosité, même si je redoutais un peu de me retrouver dans un repaire de Rambo des bois et autres survivalistes dingos à l’américaine. J’étais loin du compte et ce premier stage fut une révélation. La manière simple et bienveillante avec laquelle les moniteurs CEETS partagent des connaissances souvent plus complexes qu’il n’y paraît m’ont tout de suite attiré. Et j’ai aussi découvert une communauté de moniteurs et de stagiaires à la fois tous très différents mais tous animés de la même passion, curiosité et ouverture d’esprit. Des personnes qui ne restent jamais sur leurs acquis, toujours prêts à apprendre des autres, où à creuser à fond une question, que ce soit des techniques d’allumage du feu ou des concepts plus scientifiques sur l’eau ou la thermorégulation.

Avant, lorsque je pliais mon bivouac le matin, je regardais sidéré toutes mes affaires étalées autour de moi en me demandant comment j’allais faire pour ranger tout ça dans mon sac à dos. Ca prenait en général deux heures ! J’ai l’esprit très éparpillé et une tendance à l’exhaustivité, jusqu’à l’excès. Les idées me viennent par paquet, court-circuitant parfois ma pensée. Le long apprentissage pour devenir moniteur m’a appris la simplicité. À aller du général au particulier.

J’ai toujours aimé apprendre puis transmettre et partager. Et la meilleure manière d’apprendre quelque chose, c’est de l’enseigner. La formation de moniteur m’a appris que l’on ne pouvait bien apprendre aux autres que si on leur prêtait une grande attention. Il faut créer un lien avec ceux à qui on s’attache à transmettre quelque-chose. À ce que le contenu soit toujours lié à une image, une émotion forte ou bien qu’il se rattache à un souvenir. Faire travailler tous les sens. Parce que c’est comme cela qu’ils retiendront vraiment. Le CEETS m’a aussi appris comment me positionner face à un groupe : faire passer le groupe avant son propre confort, et toujours être attentif à ceux qui sont en difficulté. Surtout lorsqu’on est dans la nature et qu’il il fait un temps ignoble. Quelles que soient les conditions, quelles que soient les expériences, chacun doit se sentir en sécurité.

On devient moniteur en pratiquant. En donnant une fois, deux fois, dix fois le même module – « eau » ; « thermorégulation » ; « abris »… La liste est longue ! C’est parfois lassant. Cela prend des années. On doute. On a envie d’abandonner – ce qui arrive assez souvent avec des moniteurs stagiaires. Il faut de la volonté. À la fin, on fini par se détacher du contenu lorsque l’on est assez à l’aise pour jongler avec et qu’on se l’est approprié au point de ne plus y penser. On a alors trouvé sa manière, non pas de donner un module, mais sa manière d’être.

Une dernière chose : En stage, on apprend aussi beaucoup des stagiaires. On y fait de vraies rencontre, avec des personnes ayant des connaissance ou une expérience extraordinaire dans un domaine particulier. Alors on se pose tous pour apprendre d’eux, moniteurs comme stagiaires.

Peu de temps après mon premier stage au CEETS, j’ai appris l’existence du métier et du diplôme d’accompagnateur en montage (AMM). Tout juste revenu en France après avoir vécu dix ans en Chine, j’ai alors décidé de changer pas mal de choses dans ma vie.
Les connaissances acquises et la pédagogie du CEETS m’ont beaucoup servi à réussir mon examen probatoire et m’ont accompagné tout au long de ma formation. Ce que j’ai appris me sert toujours énormément dans mon métier d’accompagnateur. C’est une pédagogie simple et concrète, qui semble aller de soi. Mais elle n’est aujourd’hui enseignée presque nulle part, et certainement pas dans les IUFM (c’est là où l’on forme les enseignants de l’éducation nationale). C’est assez rare pour le souligner.
Il y a aussi une certaine satisfaction à se ré-approprier des savoirs-faire généralistes. Aujourd’hui, chacun ou presque est très spécialisé et hyper-dépendant de la technologie. À à tel point que nous ne savons plus rien faire nous même : réparer quelque-chose, préparer un repas sur un feu de camp, être attentif à son environnement… Au CEETS nous apprenons à devenir plus autonome, dans une civilisation où l’hétéronomie domine. Et aussi beaucoup de choses sur nous mêmes, sur qui nous sommes et ce que nous valons.

Quelque-fois on me demande pourquoi je passe autant de temps à m’entraîner pour donner des stage de survie. Qu’est ce que je fais là ? J’y suis parce que c’est ma place.

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