L’antifragilité — un concept qui nous manquait cruellement.

antifragileNassim Nicholas Taleb m’a cruellement cassé les couilles dans son bouquin « Antifragile »…  parce qu’il a mis le doigt sur LE concept qui anime toutes les parties de ma vie depuis des lustres.  Je me retrouve comme un con à me rendre compte que tout ce que j’ai fait jusque là consistait essentiellement à enseigner ce concept là, à remettre en tête ce concept là aux gens, aux organisations, et aux cultures que j’ai rencontré.

Cet enfoiré résume ça en un simple mot.  Et il ne manque rien.  Je suis jaloux de ne pas l’avoir trouvé avant lui ;)

Une brève définition de l’antifragilité

Un système antifragile est un système qui se renforce et évolue positivement grâce aux problèmes, grâce au chaos, grâce au bordel.  C’est un peu l’archétype de « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ».  Taleb distingue ainsi le système « fragile » (si on le cogne, il casse), le système robuste (si on le cogne il ne change pas), le système résilient (si on le cogne il plie et retrouve ensuite sa forme d’origine) et le système antifragile : si on le cogne il se renforce.

Notre corps est un parfait exemple de cela.  Non seulement il n’est pas fragile, mais au contraire : il s’adapte aux efforts, aux coups, au froid, au stress.  Si on l’expose à une juste dose de souffrance et qu’on le laisse ensuite récupérer, il devient plus fort, plus résistant, plus performant, mieux adapté.  Nos écosystèmes font de même.  Nos cultures aussi.

Nous sommes naturellement antifragiles.

Evidemment, il y a une notion de dose à ne pas dépasser.  Pour qu’un truc nous rende plus fort, il faut qu’il ne nous tue pas…  Il y a donc des degrés d’antifragilités plus ou moins grands.  Et je me rends compte, très justement, que je travaille depuis 10 ans, via mes recherches et mes stages de survie, à développer ma propre antifragilité et celle des autres.  A augmenter cette capacité.  A rendre les gens et les organisations antifragiles.

Nous naissons antifragiles…  puis on nous apprivoise.  Ou pas.

Ou pas.

Ma première machette.  Elle a 31 ans...  à force la lame a perdu 1cm de largeur, et elle est devenue toute noire...  Elle m'a déjà sauvé la vie plus d'une fois, celle là.
Ma première machette. Elle a 31 ans… à force d’être affûtée la lame a perdu 1cm de largeur, et avec le temps elle est devenue toute noire… Elle m’a déjà sauvé la vie plus d’une fois, celle là.  C’est le seul bien matériel auquel je tiens vraiment.

J’ai eu la chance énorme d’avoir une mère qui m’a laissé me blesser.  Me casser la gueule.  Avoir des accidents.  Faire des expériences.  Elle savait que de trop écouter sa peur qu’il m’arrive malheur était la meilleure manière de me condamner à devenir une larve pathétique…  et elle m’a laissé me faire mal.  Juste assez.  Juste assez pour que j’apprenne.  Que j’apprenne à me méfier.  Que j’apprenne à guérir.  Que j’apprenne à rebondir.  Elle disait souvent « on nait seul, on vit seul et on meurt seul ».  Elle disait souvent « sors-toi les pouces du cul ».  Elle disait souvent aussi « sois prudent ».  J’ai eu ma première machette à l’âge de 7 ans, parce qu’en Afrique elle avait vu des gamins de cet âge là manier des machettes et survivre.  Et j’ai pu dormir tout seul dehors très jeune parce qu’elle avait pu vérifier qu’en cas de pépin j’étais déjà capable de bon sens de base.  Acquis par l’expérience…  déjà.

Elle m’a poussé à me faire confiance, et surtout à m’exposer.  Quand je disais que l’eau était trop froide, elle se moquait de moi.  Quand je disais que j’avais peur, elle répondait qu’elle ne serait pas toujours là pour me regarder pleurnicher.  Et oui, j’avoue, je l’ai trouvée trop dure.  Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir une mère comme celle des autres…  une mère douce et gentille, qui pardonne tout et qui protège de l’univers…  Puis, avec le recul, je mesure la chance que j’ai eue.  Elle a toujours su doser parfaitement la dureté dont j’avais besoin pour progresser.  Elle m’a fait sortir de ma fragilité à coups de pompes dans les dents.  Et à 16 ans j’étais videur du petit bar local.  Et à 18 je survivais à mon premier coup de couteau…  et après des études complètement atypiques (anthropologie, journalisme, philo, psycho, médecine, informatique) et un bref séjour dans le monde débile des start-ups, à 25 ans je suivais une belle petite journaliste en France sans me retourner, quittant le Québec pour aller voir plus loin.

Pourquoi je vous fais ce petit « 3615 my life » ?  Tout simplement pour illustrer le fait que les enfants sont antifragiles, et que nous avons le devoir, en tant que parents, de maintenir leur capacité d’adaptation intacte en la stimulant.  Pas trop (ça devient de la maltraitance), mais suffisamment (sinon ça devient de la maltraitance aussi).

Dans quels pays le taux de suicide est-il le plus élevé ?  Les pays riches, où les gens ont tout le confort, et jamais de vrai problème.  Dans quels pays consomme-t-on le plus d’anxiolytiques, anti-dépresseurs, et autres béquilles chimiques ou sociales ?  Les pays riches, où l’état-nounou assure tous les besoins.  Depuis quand avons nous des problèmes d’allergies, de maladies coronariennes, auto-immunes, de diabète ?  Depuis quand sommes nous devenus obèses et lents ?  Depuis que nous vivons au chaud, en sécurité et sans jamais plus avoir faim ni devoir bouger nos gros culs pour survivre.  Et devinez quoi ?  On se remet à manger paléo, à s’exposer au froid, à bouger et à jeûner, et d’un seul coup tout va mieux.  Etrange non ?

Je dis aux gens, depuis 10 ans, en stage de survie, qu’ils sont des machines à survivre qui s’ignorent.  Que nos corps et nos esprits sont faits pour lutter, survivre, combattre, jeûner…  que nous sommes taillés pour la guerre, pour faire la fête, pour soulever des trucs lourds, pour nous entraider pour survivre.. pas pour la concurrence de merde dans le confort du bureau.  Que nos esprits profitent d’avoir à gérer de vrais problèmes.  Que la vie est un truc concret.

Trop d’optimisation tue l’optimisation

La diversité, la redondance et le bordel sont des protections contre le changement.  Les choses « inutiles » sont souvent utiles dans des contextes différents.  Et toutes les économies d’échelles, rationalisations et optimisations du monde ne valent que quand tout va bien.  Qu’à l’intérieur d’un contexte donné.

Aussi, je le dis et je le redis depuis des années : fuck le management.  Mort aux optimisations.  Faut arrêter de rationaliser, et il faut accepter qu’on ne maîtrise pas tout.  Il faut arrête de tout foutre dans des cases, dans des boîtes et de tout ranger.  Il faut laisser un peu la nature suivre son cours, et avoir l’humilité de croire que toutes ces choses qu’on ne maîtrise pas parfaitement seront peut être utiles d’une manière qu’on ne perçoit pas pour le moment.

Le confort, c’est la mort

Le confort, l’attachement au confort et la recherche de confort est probablement ce qui tue le plus sûrement les grandes civilisations.  Plusieurs avant nous sont passées par là.  Dernière en date, Rome a vu la qualité de vie de ses citoyens atteindre un point tel que leur antifragilité a périclité.  Il est devenu, à un certain point, « barbare » de ne pas se complaire dans le luxe et la facilité.  On connaît le résultat.

Attention, bien entendu, à ne pas tomber dans l’extrême inverse qui consiste à chercher à en chier le plus possible…  inutile de trop en faire.  Simplement, rester simple.  Manger moins mais mieux.  Réapprendre à vivre dehors, à s’asseoir par terre, à avoir un peu froid…  à tomber, à se relever.

Tellement d’exemples nous prouvent que trop de confort et pas assez de stimulation de nos facultés d’adaptation sont mauvaises pour nous…

  • les lombalgies causées par le manque d’exercice et des positions assises prolongées… ça vous parle ?
  • le stress chronique à petite dose qui nous ronge…  alors qu’un gros coup de stress et une bonne baston stimule notre système immunitaire, nous fait sécréter de l’hormone de croissance et de la testostérone…
  • le jeûne qui, on s’en rend compte, devient une manière de défoncer la gueule aux cellules cancéreuses plus efficacement…
  • l’ostéoporose galopante qui est prévenue très efficacement par l’activité physique et le port ponctuel de charges lourdes, genre haltérophilie…
  • la marche pieds nus qui est excellente pour développer la proprioception, re-muscler les pieds et les chevilles, et prévenir les entorses…
  • de se protéger sans arrêt des peines de coeur fait qu’on finit seul, con et aigri… ;)
  • notre tissus social qui souffre cruellement du fait qu’on n’a plus du tout besoin des voisins, ni des autres dans ce monde ultra-confortable…  et qui renaît en quelques heures de manière incroyable lors des catastrophes !  On a vu des voisins qui se faisaient la guerre jusque là s’entraider admirablement lors d’inondations.  On a vu des jeunes de gangs de rues porter des mamies à bout de bras pour les déposer délicatement dans des chaloupes.  On a vu des quartiers entiers mettre les vivres et les bouteilles de gaz en commun pour organiser une cuisine collective dans les ruines de villes détruites par un tremblement de terre, etc, etc.  Sous pression, nos sociétés se soudent et fonctionnent mieux.

Bref, de considérer notre corps comme un système intelligent, adaptable…  et antifragile est une manière efficace de vivre mieux.  Comme toujours, il faut juste éviter de se blesser, de trop en faire, et d’être débile.

Nous avons besoin de vrais problèmes et de liberté pour les régler.

 

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