L’effet chimpanzé – le stress en situation de survie

« Si la personne ne s’épuise pas complètement ou ne se blesse pas pendant une phase de panique pure et simple, elle pourra éventuellement retrouver ses esprits et décider d’un plan d’action quelconque. »

— William G. Syrotuck

Dessin © Philippe Gady

En situation de survie, comme dans toute situation d’urgence (dans la nature ou ailleurs),  l’anxiété et le stress sont pratiquement des constantes. Face à des situations où le risque est bien réel, plongés dans un environnement que nous connaissons mal, nous ressentons toujours du stress… et c’est là une chose parfaitement normale. Aussi, je m’en voudrais d’écrire un livre sur la survie sans parler du stress en long, en large et en travers… et surtout de la façon dont il influence notre capacité à survivre.

Le stress, jusqu’à un certain point, est indispensable à la vie. Un peu d’adrénaline nous aide à performer, à réagir, à trouver des solutions aux problèmes… mais à trop fortes doses, l’adrénaline a des effets franchement indésirables. Je regroupe tous ces effets dévastateurs sous une étiquette un peu simpliste, mais qui en dit long sur nos capacités réelles dans ces moments extrêmes : « l’effet chimpanzé ». Car oui, il faut le dire, à partir d’un certain seuil notre adrénaline limite nos capacités les plus fines, et nous rappelle sans la moindre diplomatie que nous sommes, au fond, des primates comme les autres…

Physiologie du stress

Dans une situation que nous reconnaissons comme étant dangereuse, notre corps réagit parfois très violemment. Les gens qui pratiquent des métiers à risque, tout comme les adeptes de sports extrêmes en savent quelque chose : sous pression, nous changeons. Notre corps, fruit d’une longue et patiente évolution, a acquis au fil des millénaires d’extraordinaires capacités à survivre… et le stress est l’une d’elle. Ces mécanismes d’adaptation au danger sont un trait commun à pratiquement tous les vertébrés, ce qui indique qu’ils sont apparus très tôt au cours de l’évolution des espèces. Une biche pourchassée par une meute de chiens ressent fort probablement les mêmes choses que moi lorsque je me trouve entre une mère ourse et ses petits, par exemple… Comme ces fonctions de notre corps sont apparues à une époque où la vie ou la mort dépendaient de facultés très peu subtiles, comme courir plus vite, mordre plus fort ou sauter plus haut, c’est pour stimuler ces seules fonctions qu’il est efficace. Autrement dit le stress est une façon qu’a notre corps de se rendre plus performant pour ce genre d’activités simples et brutales… au détriment des fonctions plus fines dont nous disposons, et qui sont apparues bien plus tard au cours de notre évolution. Le stress est donc bien souvent inutile, voire contre-productif dans des situations où nous devons faire appel à nos facultés le plus fines, comme lors d’un entretien d’embauche, devant une copie d’examen, ou lorsqu’il s’agit de poser des gestes sûrs et précis pour sauver une vie…

Dans une situation de stress intense, deux choses se passent.

D’abord, dans notre système nerveux, un basculement total se produit. Notre système nerveux parasympathique (celui qui est responsable de nos fonctions les plus « zen », comme la digestion, la diminution du rythme cardiaque, etc.) se met en veille, et notre système nerveux orthosympathique (celui lié à l’éveil, à l’activité et à la performance) prend le relais. Instantanément, notre corps tout entier est tendu et prêt à l’action.

Stimulées par notre système nerveux orthosympathique, deux jolies petites glandes situées juste au-dessus de nos reins — les glandes surrénales — envoient un cocktail explosif d’hormones dans notre sang. Composé principalement d’adrénaline, ce cocktail a des effets très importants sur notre corps tout entier (y compris sur notre cerveau)… Ces effets de l’adrénaline ont tous pour but de nous préparer à la fuite ou au combat, pour une situation de danger extrême (comme l’attaque d’un prédateur, par exemple). En voici une liste simplifiée :

  • Notre rythme cardiaque s’accélère. Lors d’un stress intense et survenant brutalement, il peut monter à plus de 190 battements par minute en moins de deux secondes. Cette augmentation du rythme cardiaque a pour but d’augmenter le débit sanguin et d’alimenter notre système en oxygène et en carburant pour qu’il puisse fournir un effort violent.
  • Nos bronches se dilatent, pour faciliter la respiration et contribuer à une meilleure oxygénation des tissus, toujours dans le but de faciliter la fuite ou le combat.
  • Nos vaisseaux sanguins superficiels se contractent (exactement comme quand on a froid). La peau et les extrémités deviennent blanches et froides. Cette constriction des vaisseaux sanguins superficiels a pour but de limiter les pertes sanguines en cas de blessure. Au même moment, les vaisseaux sanguins alimentant les grands groupes musculaires se dilatent autant qu’ils le peuvent, faisant affluer vers eux le sang chargé en oxygène et en énergie.
  • Nos fibres musculaires atteignent un niveau d’excitabilité extrême : au moindre influx nerveux elles se contractent très fort (ce qui explique qu’on sursaute si facilement lorsqu’on est stressé, et que notre motricité fine disparaît). Les mouvements « parasites » involontaires peuvent apparaître : on se sent raide, maladroit(e). Des tremblements (très similaires au frissonnement) peuvent apparaître si les muscles atteignent un niveau d’excitabilité suffisant pour se contracter d’eux-mêmes. Les muscles de la bouche et du larynx sont eux-aussi très tendus, ce qui peut nous causer certaines difficultés d’élocution et un timbre de voix inhabituel.
  • Notre foie libère du glycogène, qui servira de carburant à un effort violent.
  • Toute activité de digestion cesse. Dans certains cas extrêmes, on perd le contrôle de ses sphincters : la vessie et le gros intestin se vident, sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit (ainsi les parachutistes militaires, avant un saut ou une action très stressante, font-ils systématiquement un petit tour aux toilettes pour éviter les mauvaises surprises…).
  • On se met à transpirer préventivement, pour compenser l’augmentation de notre température corporelle causée par l’accélération frénétique de notre métabolisme. Ce sont les fameuses « sueurs froides ».
  • Dans notre cerveau, l’activité de notre néo-cortex (la zone qui rend possible les fonctions les plus complexes et les plus « intelligentes » de notre esprit) est réduite au minimum. Les fonctions cognitives et émotionnelles les plus basiques prennent le relais : peur, colère, joie incontrôlée (fou-rire), fuite, agressivité… Nous perdons au bas mot la moitié de nos points de Q.I., et nous agissons de manière très spontanée, voire instinctive, sans pouvoir réfléchir correctement. C’est notre corps et nos conditionnements les plus forts qui prennent le pouvoir et qui dictent notre comportement.
  • Notre perception du temps change, et l’action semble se dérouler au ralenti. En fait, c’est notre cerveau qui se met subitement à fonctionner à une vitesse décuplée qui nous donne le temps de tout percevoir à une vitesse vertigineuse. Ce phénomène, surtout vérifiable sur de courtes périodes et dans des situations réellement extrêmes, nous permet de réagir plus vite, et dans certains cas de voir toute sa vie défiler devant ses yeux en un temps record… Cela, cependant, ne nous rend pas nos facultés de raisonnement. Nous percevons tout plus vite, mais toute notre activité cérébrale reste cantonnée dans des fonctions primaires.
  • Notre mémoire à court terme cesse de fonctionner, et entraîne avec elle toute possibilité de retenir clairement des informations à court, moyen ou long terme. En interrogeant des personnes perdues en forêt, on se rend compte qu’elles ne se souviennent souvent pas où elles ont dormi la veille, ou si elles ont bu de l’eau pendant les heures précédant leur sauvetage… !
  • Nos sens sont en alerte. Nos pupilles se dilatent, notre acuité auditive, olfactive et même tactile augmentent.
  • Nous devenons moins sensibles, voire insensibles à la douleur. Dans « le feu de l’action », on peut très bien subir une blessure importante sans s’en rendre compte, et continuer à fonctionner dans un état qui, en temps normal, nous clouerait au sol. Encore une fois, il s’agit là d’une tactique à court terme du corps pour se sortir d’une situation dangereuse coûte que coûte. Très stressés, nous continuerons à bouger pour sauver notre vie tant que notre corps en sera mécaniquement capable, souvent pour découvrir nos blessures éventuelles après quelques minutes seulement… Toutes les guerres ont ainsi leur lot d’histoire macabres où des soldats perdaient des membres et continuaient à se battre sans s’en rendre compte.

Les individus ont des réactions physiologiques très variées face à un niveau de stress donné. Si tout le monde ressent les mêmes types d’effets, lorsque l’adrénaline déferle dans leur sang, l’intensité relative de ces effets est différente pour tous. Ainsi, chez certaines personnes, le rythme cardiaque augmente plus vite, alors que chez d’autres la vaso-constriction périphérique est plus importante, etc. Ces différences sont parfois très marquées… et complètement involontaires. Comme la couleur de nos cheveux ou la forme de nos pieds, nos réactions physiologiques à l’adrénaline font partie de notre bagage génétique bien plus que de nos capacités acquises.

Un stress intense constitue une dépense d’énergie très importante pour notre organisme. Aussi, après une « grosse frayeur », il arrive fréquemment qu’on se sente complètement épuisé. Le corps, on l’aura compris, néglige toute économie d’énergie pendant ces phases de stress aigu, et dépense sans compter pour survivre coûte que coûte. Cette dépense d’énergie frénétique est une solution de survie à court terme, prévue pour les situations très urgentes. Elle a par exemple du sens lorsqu’un ours polaire décide de faire de nous son casse-croûte, ou lorsqu’on doit réagir vite et violemment à une situation de crise quelconque (sortir d’une maison en feu, se battre pour sauver sa vie, etc.). Il est bien inutile de s’économiser et de penser à préserver son énergie lorsque nos vêtements prennent feu et que nos semelles de chaussures fondent, en plein cœur d’un incendie ! Cependant, nos glandes surrénales font mal la distinction entre ces situations réellement extrêmes et d’autres situations que nous ressentons comme telles. J’ai ainsi déjà vu des gens subir les effets violents d’un stress « de survie » face à une copie d’examen, ou à une araignée inoffensive… Dans certains cas, la dépense d’énergie est inutile, et elle peut même être contre-productive, notamment lorsque nous avons besoin de toute notre tête, ou lorsque notre survie dépend de notre motricité fine.

Stress et performances

À partir d’un certain niveau, les réponses de notre corps à l’adrénaline deviennent si intenses qu’elles perdent en efficacité. À titre d’exemple, au-dessus d’environs 180 battements par minute, le oreillettes de notre cœur se contractent et se détendent tellement vite qu’elles n’ont plus le temps de se remplir correctement, ce qui diminue notre capacité cadio-vasculaire. De même, passé un certain point, la capacité contractile de nos fibres musculaires devient telle que nos mouvements sont entravés par la tension de nos muscles antagonistes. Autre exemple, au-delà d’un certain seuil nos pupilles sont tellement dilatées que nous perdons de notre acuité visuelle, et faisons l’expérience de cette fameuse « vision tunnel » qui nous prive de notre vision périphérique…

Soumis à un niveau de stress trop intense, nous perdons :

  • Notre acuité visuelle et auditive ;
  • notre capacité à raisonner et à trouver des solutions intelligentes à un problème, même simple, comme lire une carte correctement, allumer un feu, ou s’orienter efficacement ;
  • notre motricité fine, qui nous permet de poser des gestes précis et complexes, comme de gratter une allumette, utiliser une boussole… ;
  • notre capacité à communiquer clairement et à coopérer avec les membres de notre groupe (ou avec les sauveteurs) ;
  • énormément d’énergie et d’eau…

C’est précisément cette chute de la performance attribuable à un niveau de stress trop élevé que j’appelle « l’effet chimpanzé ». Passé un certain seuil, l’adrénaline qui circule dans notre sang nous prive en effet de certains attributs qui font de l’espèce Homo Sapiens ce qu’elle est : notre capacité de raisonnement, notre motricité fine, et notre capacité à coopérer efficacement avec nos congénères. Lorsque notre sang commence à ressembler à un cocktail d’adrénaline, et que notre niveau de stress atteint des sommets, nous devenons plus forts, plus instinctifs, plus brutaux, et plus bêtes… Bref, nous remontons subitement le temps sur plusieurs centaines de milliers d’années, et nous retrouvons les capacités de nos ancêtres poilus : force et rapidité, certes, mais aussi de gros doigts gourds et des facultés mentales limitées.

Dans une situation de survie dans la nature, « l’effet chimpanzé » nous fait dépenser énormément d’énergie et nous bouffe des points de Q.I. alors que, concrètement, la survie dans la nature n’est que très rarement une affaire d’urgence mais bien une question d’intelligence et d’économie. Bref, une personne préparée et qui sait contrôler son niveau de stress pour éviter qu’il ne dépasse le seuil critique peut survivre très longtemps dans la nature. A contrario, une personne qui fonctionne pendant trop longtemps en mode « chimpanzé » diminue ses chances de survie.

Savoir doser les cocktails : comment limiter son niveau de stress

Lorsqu’on se trouve dans une situation où il est inutile de préparer son corps pour la fuite ou le combat, mais qu’on ressent néanmoins les effets du stress, il est, logiquement, utile de savoir faire redescendre son taux d’adrénaline. Une bonne maîtrise de ses émotions (et donc de son cocktail sanguin) est extrêmement utile pour économiser ses forces comme pour éviter de subir les symptômes handicapants de « l’effet chimpanzé ».

Il faut tout d’abord comprendre que le stress est une réaction à une situation que nous reconnaissons comme étant stressante. Cette perception, comme toutes les autres, est entièrement subjective et dépend de notre sensibilité, de notre vécu, de nos expériences passées, etc. Par exemple, un très jeune enfant qui voit un 32 tonnes foncer sur lui ne ressentira aucun stress, puisqu’il ne comprend pas le danger. Sa mère, voyant la scène, aura pour sa part une décharge d’adrénaline qui n’aura rien à envier aux plus grands instants de l’histoire militaire… Dans un même ordre d’idées, pour une personne citadine, le fait de se retrouver seul(e), perdu(e) en forêt pourra déclencher des réponses physiologiques très intenses, alors que pour un indien d’Amazonie c’est une situation parfaitement normale, qui n’est absolument pas anxiogène.

Le conditionnement

La psychologie comportementale explique ce phénomène comme suit : notre système nerveux autonome réagit à des stimuli à partir d’associations. À chaque stimulus est associée une réponse physiologique quelconque, et cette réponse est généralement acquise (et plus rarement innée). L’exemple du chien de Pavlov, à qui on faisait entendre une cloche avant chaque repas, est un classique. Le chien, associant le son de la cloche à son repas, s’est bientôt mis à saliver au son de la cloche, que le repas lui soit présenté ou non. Cette association entre un stimulus et une réponse est appelée, dans le jargon de la psychologie comportementale, un conditionnement.

En psychologie comportementale, le traitement des phobies se base sur ce principe simple de conditionnement, où on « reprogramme » progressivement les réponses de notre système à un stimulus donné. Par exemple, une personne arachnophobe se verra exposée graduellement à une araignée inoffensive, d’abord de très loin et progressivement de plus en plus près. La personne arachnophobe aura pour tâche, tout simplement, de se détendre en utilisant une technique de relaxation de son choix. Ainsi le corps, progressivement, apprend à associer l’araignée non plus à de l’anxiété mais bien à un sentiment de calme, et les réponses physiologiques s’ajustent. Notre arachnophobe pourra ainsi se désensibiliser aux araignées jusqu’au point d’en laisser une courir sur sa main sans ressentir la moindre anxiété. Il est donc possible, jusqu’à un certain point, de prévenir le stress qu’on peut rencontrer dans une situation de survie chez mère nature en se désensibilisant progressivement à ce qui peut nous faire peur dans ce genre de situations.

Pendant mes cours de survie, je laisse régulièrement mes élèves passer des moments seuls en forêt. S’isolant du groupe, chaque élève se choisit un petit coin de forêt qu’il trouve accueillant et y passe quotidiennement un peu de temps tout seul, à observer la nature, à se débarbouiller ou a relire ses notes… peu importe. Le but de cet exercice est simplement de désensibiliser les gens au fait d’être seuls dans la forêt. Se sentant à l’aise dans ce contexte, ils pourront, par exemple, se perdre tous seuls sans avoir — en plus de tout le reste — cette peur de la solitude en forêt a gérer.

Les Indiens d’Amérique, et les anciennes cultures celtes aussi, d’ailleurs, pratiquaient un rituel d’initiation qui consistait à laisser les jeunes seuls (et sans nourriture) face à eux-mêmes dans la nature. Traçant un cercle sur le sol, les jeunes gens devaient y rester pendant le temps imparti, généralement trois jours et quatre nuits. Chez les Indiens, c’est souvent à cette occasion que l’on découvrait son animal totem, ou qu’on avait ses premières visions… mais c’était aussi — voire surtout — l’occasion de se débarrasser (par désensibilisation) une fois pour toutes de ce qui pouvait nous faire peur en forêt : l’obscurité, les ours, la faim…

Pour les mêmes raisons, les personnes qui ont l’habitude de s’exposer régulièrement à des situations nouvelles ou stressantes sont mieux en mesure de faire face à une situation de survie tout en gardant leur sang froid. Désensibilisés, à la base, au fait de devoir s’adapter à des situations nouvelles, ces gens portent en eux les mécanismes de base qui leur permettront parfois d’éviter l’effet chimpanzé et de limiter leur stress à un niveau autorisant des performances adéquates, même dans des situations difficiles.

Cela dit, comme nos conditionnements sont purement subjectifs, on peut aussi se désensibiliser à des choses très dangereuses, pour soi-même ou autrui. Par exemple, on peut très bien désensibiliser une personne arachnophobe jusqu’à l’empêcher d’avoir peur des araignées réellement dangereuses, ce qui peut la laisser poser des gestes qui la mettront en danger. Ainsi, l’armée américaine, après la seconde guerre mondiale, avait un problème. Se rendant compte que beaucoup de ses soldats refusaient d’ouvrir le feu sur l’ennemi, les responsables de l’entraînement des recrues ont décidé d’utiliser ce principe de conditionnement pour désensibiliser les soldats au fait de tirer sur un autre être humain. Les cibles rondes traditionnelles des champs de tir, par exemple, ont été remplacées par des silhouettes humaines, et les recrues ont simplement tiré dessus, encore et encore. Des manœuvres et des exercices de tir à balles à blanc ont aussi été conduits avec des cibles humaines réelles, réduisant ainsi progressivement les appréhensions des soldats à ouvrir le feu sur un être humain. Les résultats ont été surprenants, et se sont vérifiés pendant la guerre du Viet-Nam : les refus d’ouvrir le feu ont en effet largement diminué pour la durée de ce conflit, et on a même vu des G.I.’s tirer avec très peu de discernement sur des civils, femmes et enfants compris. Bref, les principes qui se cachent derrière ce type de désensibilisation fonctionnent très bien… tellement bien qu’il faut faire preuve de prudence quand on les utilise. Certaines de nos appréhensions sont ancrées en nous pour de bonnes raisons, et c’est prendre une énorme responsabilité que de les remplacer par d’autres réponses, quelles qu’elles soient.

Techniques de relaxation

Si on peut faire en sorte de « soigner » ses phobies et même de se désensibiliser à beaucoup de choses grâce à des techniques simples, cette méthode préventive a ses limites. Il arrive parfois qu’on se retrouve face à un stimulus pour lequel notre réponse est le stress, un stress intense qui nous submerge et nous prive, dans le meilleur des cas, d’une bonne partie de nos moyens. Pour pratiquement toutes les personnes qui se retrouvent perdues en forêt ou en montagne, c’est d’ailleurs le cas. C’est aussi le cas pour la plupart des gens qui se blessent loin des secours, ou qui se retrouvent dans une situation d’urgence quelconque, en pleine nature ou ailleurs. L’anxiété grimpe, L’adrénaline déferle, et on se retrouve vite, même sans paniquer complètement, en « mode chimpanzé ». Des techniques simples de relaxation peuvent nous aider à faire redescendre notre stress, ou même à l’empêcher de monter. Ces techniques nous permettent de conserver intactes l’essentiel de nos facultés.

Agir concrètement

Ça peut sembler simpliste, mais l’action est une excellente technique de relaxation. Le simple fait d’agir de manière constructive pour améliorer sa situation constitue l’un des antidotes au stress les plus efficaces. Une personne perdue en forêt, en pleine nuit, et qui prend la décision de s’allumer un petit feu de camp commence déjà à se calmer, avant même de voir les premières flammes de son feu briller… En se concentrant simplement sur des solutions à ses problèmes, la personne stressée laisse moins de place à la peur dans son esprit. Outre cet effet immédiat sur notre moral, une action efficace et réussie améliore concrètement notre situation, ce qui nous rassure d’autant plus. Réchauffée par son feu, voyant un peu mieux autour d’elle, la personne qui vient de réussir à allumer un feu en pleine nuit se trouve concrètement dans une meilleure situation et s’en rend vite compte… L’effet calmant est donc double.

Utiliser son imagination correctement

Quand j’étais gamin, mon père me disait souvent que quand notre imagination et notre raison se battent, c’est toujours notre imagination qui gagne. Je comprenais mal cette phrase jusqu’au jour où je me suis mis à imaginer qu’un clown dévoreur de petits enfants se cachait sous mon lit… Ma raison avait beau me dire que ce genre de monstre n’existait pas, je l’imaginais si bien, je le voyais si précisément que je me retrouvais roulé en une boule compacte sous ma couverture de « Super-héros » (il y avait Superman, Wonder Woman et Spiderman dessus…). Et si par malheur j’avais besoin d’aller aux toilettes pendant la nuit, c’était l’angoisse. Je me levais dans mon lit et je sautais le plus loin possible pour que le montre ne puisse pas m’attraper alors que je posais le pied par terre. Le retour dans le lit était moins facile, cependant, et j’ai ainsi plus d’une fois raté mon plongeon, percutant tantôt le mur, tantôt le côté du lit…

Pendant la nuit, en forêt, pour une personne à l’imagination un peu trop fertile (autrement dit une personne normale, mais qui n’a pas l’habitude de la forêt) le moindre bruit devient un sanglier prêt à charger, un ours prêt à bondir, un loup-garou… Une fois lancés, les fantasmes créés de toute pièce par notre imagination ont des effets réels sur notre corps (j’en sais quelque chose, pour avoir moi-même fait un trou dans le mur de ma chambre avec ma tête pour éviter d’être attrapé par le clown sans pitié qui se cachait sous mon lit…).

En fait, notre système nerveux autonome (celui qui est responsable, entre autres, du largage de l’adrénaline dans notre sang) ne fait aucune différence entre les situations que nous imaginons et celles que nous vivons réellement. Lorsque nous imaginons un danger, notre corps réagit comme si le danger était bien réel. L’imagination, donc, a un pouvoir énorme sur notre corps…

Notre imagination peut aussi, évidemment, être utilisée à notre avantage. Ainsi, dans les pires moments, on peut imaginer des situations plaisantes pour se donner un peu de répit. Lorsque la situation le permet, imaginez ce qui vous ferait le plus plaisir au monde… imaginez tous les détails, laissez libre cours à vos plus intenses fantasmes… Les résultats sont surprenants.

Notre cerveau, d’ailleurs, utilise ce processus de manière innée pour protéger notre « moi » des assauts du monde extérieur. Dans les pires moments, nous avons ainsi tendance à « décrocher » pendant de brefs instants, pour nous retrouver dans un endroit merveilleux, quelque part au fond de nous-mêmes, où la souffrance et la peur n’existent plus. Ce phénomène est difficile à décrire à quelqu’un qui ne l’a pas vécu, mais cela se rapproche clairement d’un état de conscience altéré où notre cerveau nous envoie des images et des sensations rassurantes, pour nous « donner des vacances » en quelque sorte. Ce phénomène — qui survient lorsqu’on subit des situations terribles — est relativement mal connu du grand public, en France, de nos jours, et je dirais que c’est plutôt une bonne chose.. (rassurez-vous, d’ailleurs, ce n’est pas au cours d’un stage de survie en forêt que j’ai fait l’expérience du phénomène, mais bien après quelques jours à l’hôpital suite à une chute en vélo !).

Respirer

Plusieurs disciplines orientales, du yoga à la méditation tantrique, en passant par plusieurs arts martiaux nous enseignent à respirer correctement. Cet acte que nous pratiquons pourtant sans arrêt (et c’est tant mieux !) nous semble tellement banal que nous négligeons l’immense pouvoir qu’il cache. La respiration est en effet un outil simple et extrêmement efficace pour limiter son stress, diminuer son rythme cardiaque, détendre tous ses muscles, et même calmer certains types de douleur. Pour avoir vu ma femme subir les assauts de contractions terribles lors de son dernier accouchement, je peux vous certifier qu’une longue expiration peut nous faire passer à travers des moments très difficiles…

La sagesse orientale a découvert les secrets de la respiration il y a de nombreux siècles, et la science d’aujourd’hui explique très bien comment, concrètement, la respiration influence notre corps tout entier. Notre respiration est intimement liée — d’un point de vue anatomique comme d’un point de vue fonctionnel — à notre système nerveux autonome. Les muscles et les divers capteurs biologiques qui interviennent au cours de notre respiration ont une influence réelle sur notre état général. Lorsqu’on inspire à fond et qu’on expire longuement, notre système nerveux parasympathique (la partie « zen » de notre système nerveux autonome) est stimulé, ce qui produit (entre autres) les effets suivants :

  • notre rythme cardiaque diminue ;
  • nos muscles se détendent ;
  • notre pression sanguine diminue ;
  • notre seuil de douleur s’élève ;
  • nous nous sentons plus calmes…

Ces effets, bien connus par les scientifiques, sont bien réels. Ils sont utilisés depuis des siècles et ont faits leurs preuves partout, des montagnes tibétaines aux salles d’accouchement françaises, en passant par les stades de rugby et le Tour de France. Cette technique, extrêmement simple, est un outil fiable et efficace qu’il ne faut pas hésiter à employer dès que le besoin s’en fait sentir !

L’humour

Dans beaucoup de métiers à haut risque, comme dans les clubs de fous-furieux pratiquant les sports extrêmes, on semble traiter le risque avec un mépris total. Plaisantant sans arrêt avec la mort, ironisant et bravant tous les dangers avec des blagues parfois un peu grosses, les gens qui ont l’habitude de faire face au danger — loin d’être inconscients — contrôlent en fait leur niveau de stress. L’humour, dans des situations extrêmes, nous fait prendre un peu de recul… Pour notre corps, en effet, le rire est fortement associé avec la décontraction et le plaisir. Lorsque nous rions, notre corps tend vers cet état, et notre stress s’apaise, tout simplement.

Dans certaines situations apparemment désespérées, il ne nous reste parfois que la « folie douce » pour continuer à fonctionner. Je me souviens ainsi d’une expédition en kayak, au Québec, où nous étions sur une rivière que nous ne connaissions pas. Croyant être perdus dans les dédales de petits canyons et de « jams », très fatigués, et pataugeant sans combinaisons dans de l’eau à 6°C, nous flirtions avec la panique. Très franchement, nous ne savions pas si nous allions nous en sortir ou pas. Un ami d’enfance, Éric, s’est alors mis à chanter une chanson à boire… Comme il grelottait copieusement et claquait des dents, sa chanson avait des trémolos plutôt rigolos, ce qui nous a tous fait bien rire. Je revois encore ses lèvres bleuies essayer de former les paroles de la chanson… À ce moment, nous avions le choix entre le fou-rire et une panique qui aurait fini de nous épuiser… et qui nous aurait coûté la vie. Retrouvant un peu de moral, et réchauffés (au moins mentalement) par notre fou-rire, nous avons finalement tenu le coup et nous avons réussi à atteindre une petite berge où nous avons pu sortir de l’eau glaciale, allumer un feu et nous réchauffer… Ce jour là, mon ami Éric a fort probablement sauvé la vie à 4 personnes en chantant une petite chanson tout de travers… Bref, l’humour — outre le fait d’être généralement plutôt marrant — est selon moi une technique de survie à part entière.

Fonctionner malgré « l’effet chimpanzé »

L’importance de la préparation

Lorsqu’on se prépare pour une randonnée, ou qu’on prend le temps de prévoir un certain nombre de scénarios en apprenant à construire un abri de fortune par exemple, on se place mentalement dans la situation en question, et on y juxtapose une solution. Dans notre esprit, se crée alors un début de conditionnement positif, où le stimulus « perdu en forêt », par exemple, trouvera en plus de la réponse « stress » une réponse « construire un abri avec l’équipement de survie que je transporte ». Bref, le simple fait de se placer mentalement dans une situation et de s’imaginer en train d’y trouver des solutions peut nous aider à réagir correctement le moment venu. Cette technique, la visualisation, est employée depuis longtemps par les sportifs de haut niveau, et commence même à être utilisée dans le domaine de la kinésiologie, où des blessés ayant perdu temporairement l’usage d’un membre peuvent retrouver plus rapidement leur mobilité par le biais d’exercices très simples de visualisation et d’imagerie mentale. On remarque cependant que l’imagerie mentale est de loin plus efficace lorsque le sujet a déjà pratiqué réellement les techniques ou les mouvements qu’il visualise. Ça n’est pas nouveau : le fait de pratiquer régulièrement et réellement certaines techniques de base (que ça soit au rugby, dans le monde des arts martiaux ou celui de la médecine urgentiste) nous permet de faire de ces techniques de « secondes natures ». Des techniques (comme allumer un feu, construire un abri ou s’orienter à l’aide d’une carte et d’une boussole) répétées régulièrement, tant sur le terrain que via la visualisation, deviennent graduellement applicables dans des situations de stress intense. En développant ces techniques de base jusqu’à en faire des automatismes, on acquiert la capacité à les utiliser dans des situations extrêmes, où notre stress atteint des sommets dignes de l’Himalaya.

L’entraînement de karaté (et de beaucoup d’autres arts martiaux) tient compte de ce phénomène. Répétant des millions et des millions de fois des techniques simples, le karaté-ka s’imprègne de ces techniques jusqu’à les intégrer aussi entièrement que la marche ou la respiration. Les blocages, notamment, deviennent tellement « instinctifs » après quelques années de pratique qu’ils semblent se faire tous seuls : les bras bougent et bloquent une attaque avant même que l’ordre n’en soit donné consciemment. En ayant atteint ce niveau d’automatisme, on peut bloquer un coup même dans une situation où « l’effet chimpanzé » nous fait apparemment perdre tous nos moyens.

Ce principe peut aussi être appliqué aux situations de survie. En s’entraînant régulièrement à construire des abris, à allumer des feux ou à manier la boussole, on se donne graduellement la possibilité de le faire dans des situations de plus en plus critiques. Mis à part le développement d’automatismes, un entraînement régulier et une préparation adéquate nous permettent de développer notre confiance en nos moyens, ce qui limite d’autant notre niveau de stress. Bref, une bonne préparation et un peu d’expérience acquise sur le terrain sont d’une valeur inestimable lorsque les choses se corsent.

Choisir de l’équipement simple

Dans la mesure où, sous pression, nous perdons une bonne partie de notre intelligence et de notre motricité fine, il est important de choisir son équipement en conséquence. Les pièces d’équipement compliquées, bourrées de fonctions diverses et variées ne servent à rien, dans les situations d’urgence, alors que les éléments simples et faciles à utiliser restent utiles. Pour cette raison (entre autres), je préfère les ponchos aux vestes « high tech », les couteaux à lame fixe aux multi-outils, et les grands sacs poubelle aux couvertures de survie. En fait, plus une pièce d’équipement est simple, et moins elle fait appel à notre intelligence ou à notre motricité fine, et mieux elle est utilisable en situation d’urgence.

© David Manise

Likez et partagez !

3 réflexions au sujet de « L’effet chimpanzé – le stress en situation de survie »

  1. Merci pour la pertinence de votre texte. Des notions clairement exposées également. Toujours intéressant à mettre en application, y compris dans la jungle sociale où l’on croise souvent des chimpanzés tantôt sur dans de drôles d’engins motorisés sur les routes rendues à l’anarchie du « plus fort » ou encore avec des cols blancs à faire pâlir de peur le salarié dont le l’emploi est sur remis en question….
    Qu’il serait bon de voir plus de personnes prendre un bonne inspiration (suivie d’une bonne expiration si je vous ai compris…) pour un monde moins stressé.
    Sur ce, je vais un peu remplir mes poumons histoire de me pacifier un peu aussi.

Laisser un commentaire